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(fr) al bruxelles: Une introduction au spécifisme anarchiste par Felipe corréa

Date Sat, 17 Feb 2018 11:47:24 +0200


Le Spécifisme (especifismo) est un courant anarchiste latino-américain. Le texte ci-dessous a été écrit par Felipe corréa, un miltant de la Fédération anarchiste de Rio de Janeiro. ---- Organisation et insertion sociale ---- L'anarchisme spécifiste revendiqué par la FARJ, ou simplement spécifisme, est une conception de l'organisation anarchiste. Importé d'Uruguay, le terme «Especifismo» fait référence à deux axes fondamentaux qui caractérisent l'activité anarchiste: l'organisation et l‘insertion sociale, en se fondant sur deux conceptions classiques de l'anarchisme, à savoir l'activité différenciée aux niveaux politique et social, et l'organisation anarchiste spécifique (concept de Malatesta). Les premiers à utiliser ce terme ont été les compagnon-ne-s de la Fédération Anarquista Uruguaya (FAU), en se référant à une forme d'organisation qui a commencé à être développée au XIXème siècle et qui s'est renforcée au cours du XXe siècle. Dans sa Déclaration de principes, la FAU lie la notion de spécifisme à celle d'anarchisme organisé:

«Notre critique et notre projet ne se limitent pas au soulèvement, en signe de protestation et de rébellion, mais murit en un modèle de société libertaire incontestablement socialiste, dans une stratégie de rupture révolutionnaire et un militantisme combattif et d'agitation permanente avec pour objectifs des transformations sociales à grande échelle. Ce projet est canalisé par le biais de l'organisation révolutionnaire spécifique, c'est donc une lutte organisée. «[1]

L'organisation et l'insertion sociale ne sont pas défendus par tous les courants anarchistes. La définition de l'anarchisme est très large et, par conséquent recouvre diverses conceptions, dont beaucoup sont contradictoires.

Le spécifisme défend une position claire dans la polémique historique sur la question de l'organisation et de la pratique anarchiste, et c'est la raison pour laquelle l'organisation est sa première priorité. Tout d'abord, il soutient que les anarchistes devraient s'organiser spécifiquement, en tant qu'anarchistes, pour ensuite travailler dans le mouvement social. Dans ce modèle organisationnel, réside l'idée que, pour agir efficacement dans la lutte des classes, nous avons besoin que les anarchistes soient organisés au niveau politique comme un groupe cohérent, avec des discussions politiques et idéologiques avancées, avec une stratégie clairement définie, de sorte que cela leur donne une force suffisante pour agir dans le contexte des luttes et des mouvements sociaux.

L'organisation anarchiste spécifique opère dans le champs politique, dans le cadre de la lutte des classes, dans les mouvements sociaux et populaires, qui constituent le champs social. Dans cette tache, les anarchistes, organisés en tant que minorité active, les influencent quand ils le peuvent, pour les faire fonctionner de la façon la plus libertaire possible. Organisé comme un groupe spécifique cohérent, les anarchistes constituent une force sociale plus importante et constituent un élément important d'influence et de persuasion qui a moins de chances d'être «écrasé» par un parti de la gauche autoritaire de quelque obédience que se soit, ou par d'autres individus et groupes qui essayent en permanence d'utiliser le mouvement social à leur propre bénéfice.

Le deuxième axe de l'anarchisme spécifiste est l'insertion sociale. Le concept d'insertion sociale est lié à cette recherche du vecteur social perdu par l'anarchisme quand celui-ci s'est éloigné de la lutte de classes et des mouvements sociaux. L'épisode de l'éloignement des anarchistes du mouvement syndical au Brésil, dans les années 1920 et 1930, se termina par une perte du vecteur social de l'anarchisme qui fini par s'organiser en centres culturels, athénées, écoles etc. L'insertion sociale renforce l'idée que les anarchistes ont, au-delà de ces aspects de transmission de la mémoire et de promotion de la culture libertaire, un rôle moteur dans les luttes des mouvements sociaux et populaires. Nombreux-ses sont celleux qui se méfient du terme «insertion sociale», l'associant au vieil «entrisme» de la gauche autoritaire dans les mouvements pour essayer de les contrôler ou de les faire fonctionner dans son propre intérêt. Dans la réalité ce n'est pas cela. Ce concept d'insertion sociale est lié à l'idée de retour organisé des anarchistes dans la lutte des classes et les mouvements sociaux. Et ce, non dans un sens avant-gardiste de combattre pour le mouvement, mais en tant que minorité active qui lutte avec ce mouvement.

D'autres idées vont de paire avec les concepts présentés ci-dessus. Par exemple, la critique du manque d'organisation de la majorité des anarchistes, en proposant comme réponse cette forme d'anarchisme organisé, guidé par la conception d'organisation spécifique expliquée précédemment. Il y a également une claire opposition à l'anarchisme individualiste et à l'exacerbation des égos, en proposant une forme de communisme anarchiste ou collectiviste, qui fait de la liberté collective son nord stratégique et qui considère que sans elle, la liberté individuelle est impossible.

Cette forme d'organisation s'oppose à la Synthèse. Nous croyons qu'il n'est pas suffiant de réunir des individus et des organisations sous le «parapluie» anarchiste. Car s'il peut y avoir un accord sur une certaine critique de l'Etat, du capitalisme, de la démocratie représentative ou même de la société future, pourtant il n'y a généralement aucune unité de vue en termes organisationnels ou sur les questions constructives. En d'autres termes, il n'y a pas de position claire autour de la forme d'organisation appropriée, autour du «comment agir». Beaucoup d'anarchistes considèrent en effet que l'organisation n'est pas réellement nécessaire, certains allant même jusqu'à la trouver autoritaire.

Le modèle d'organisation spécifiste anarchiste, repose - au contraire - sur l'idée d'oeuvrer dans une unité tactique et théorique, ce qui facilite grandement le travail, avec des objectifs stratégiques clairement définis et un travail de tous allant dans un même sens.

Dans cette forme d'organisation, la question de la responsabilité et de l'engagement tiennent un rôle de premier plan, c'est ce que nous allons voir en détail dans la suite.

L'éthique et la responsabilité
Deux principes s'adossent à la notion d'organisation et d'insertion sociale: l'éthique et la responsabilité.

L'éthique[libertaire]s'entend toujours comme un synonyme de l'anarchisme et en constitue «l'épine dorsale». Elle ne doit pas être considérée comme un système d'idées et de valeurs théoriques, non applicables, mais comme un principe applicable, de valeurs qui prennent en compte les intérêts collectifs et universels, et qui définissent des principes de conduite. L'éthique anarchiste est justement une nécessité de cohérence entre notre conduite et les principes que nous défendons, dans le cas de FARJ, par exemple: la liberté, le fédéralisme, l'autonomie, l'internationalisme, l'action directe, le classisme, la pratique politique, l'insertion sociale et l'entr'aide.

L'éthique se différencie radicalement de la morale. La morale est quelque chose qui va de l'extérieur vers l'intérieur, c'est un contenu non-élaboré et qui est accepté par la coercition ou simplement imposée par la force. A l'inverse, l'éthique est quelque chose qui vient de l'intérieur vers l'extérieur, c'est quelque chose de réfléchit et de librement accepté et qui guide ensuite la conduite. La morale peut être considérée comme une victoire sur l'individu tandis que le but de l'éthique est de «gagner» (ou de convaincre), et la conduite qui en découle est le résultat de la compréhension et de l'assimilation des concepts.

On a souvent mis en lien, au cours de l'histoire de l'anarchisme, l'éthique avec la cohérence entre les moyens et les fins. C'est pourquoi nous défendons une forme d'action qui soit compatible avec la fin qu'on souhaite atteindre, que nous appelons cohérence entre les moyens et les fins. Il est entendu que si la lutte a pour objectif la liberté, elle doit être menée dans la liberté. Cela s'applique à différents domaines, qui vont du rejet d'un moyen autoritaire comme l'Etat pour atteindre la liberté, jusqu'à la défense d'une pratique honorable, honnête et véritablement politique - à la différence des histoires de militantisme de Netchaiev, par exemple, qui croyait que tout était bon pour arriver à la révolution, y compris mentir, tromper, faire chanter, trahir les camarades, etc.

Dans l'histoire de l'anarchisme à Rio de Janeiro, l'éthique s'est énormément rapporté au respect mutuel, l'interprétant comme un principe nécessaire de respect de ceux qui luttent avec nous et de faire de l'environnement politique un lieu de solidarité, tant avec les ancien-ne-s militant-e-s, qu'avec les compagnon-ne-s actuels et les nouveaux-elles venu-e-s. On recommande ainsi, une considération pour la pluralité d'idées, un droit de manifestation et d'expression, en traitant toujours les personnes avec le respect nécessaire et en excluant toutes les conduites antisociales, fractionnistes et divisionistes.[2]

De plus, on peut associer l'éthique à la responsabilité, comme l'a fait Idéal Peres, lorsqu'il déclare que «un individu qui a une éthique libertaire sait pour quoi il lutte et peut expliquer les raisons idéologiques de la lutte, a l'engagement et l'autodiscipline nécessaires pour mener à bien les tâches entreprises. » A ce sujet, Idéal Peres, qui a constamment soutenu les valeurs d'éthique et de responsabilité, a souligné la nécessité pour les militants anarchistes de connaître les raisons de la lutte, c'est-à-dire contre quoi ils se battent et pour quoi il se battent, en réussissant à justifier idéologiquement leurs arguments. L'engagement et l'autodiscipline seraient donc fondamentaux pour mettre en pratique cette éthique libertaire. Les anarchistes défendant une position, courante dans le mouvement libertaire, de non-engagement et d'irresponsabilité étant par conséquent non-éthiques.

En interprétant la responsabilité comme contraire à la liberté, de nombreux-ses anarchistes se rendent incapables de toute activité sérieuse, avec des objectifs minimaux. Les anarchistes qui défendent l'idée de responsabilité croient que sans elle il est impossible de mettre en place un quelconque projet à moyen ou à long terme, d'appliquer un projet à court terme ou même d'établir une forme d'action et de la conserver. À partir de cette vision on comprend que, pour la réalisation de toute activité dans une organisation, il doit y avoir une discussion préalable, une planification stratégique qui se double d'une coordination tactique avec les diverses actions que l'organisation réalisera. Pour que cela se fasse, les responsabilités doivent être partagées et chacun doit faire ce à quoi il s'est engagé. Comme l'a récemment écrit la FARJ, «l'autodiscipline est le moteur de l'organisation autogestionnaire»[3], et doit pouvoir fonctionner sans discipline de caserne, mais en cohérence avec les idées acceptées, pour l'accomplissement des tâches entreprises et avec une obligation stricte pour le travail de militantisme et de lutte.

Felipe Correa
(militant de la Fédération anarchiste de Rio de Janeiro (FARJ) )

[1]FAU. Déclaration de principes

[2]CELIP. «L'éthique au CELIP» (Cercle d'Etudes Libertaires Ideal Peres)

[3]FARJ. Réflexions sur la responsabilité, l'engagement et l'autodiscipline

https://albruxelles.wordpress.com/2018/02/11/une-introduction-au-specifisme-anarchiste/
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